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RETOUR A LA BIEN-AIMEE

Posté par ENO filles le 1 février 2008

laplaceduthtre.gif  Voici un extrait du journal de voyage de Gérard Rosenzweig, frère d’Alberte.  Sans doute y retrouverez-vous comme moi des noms de lieux évocateurs de souvenirs parfois oubliés (comme les miens) ou encore très présents dans vos mémoires. Un texte très sobre, très retenu mais plein de charme et de nostalgie. La seconde partie évoque très peu de choses pour moi qui n’ai pas eu l’opportunité de visiter l’Algérie dans sa période si troublée. Mais je n’ai pas trouvé de raison de la supprimer.

Pour voir le diaporama cliquer sur l’image ci-dessus

RETOUR  A  LA  BIEN-AIMEE par Gérard Rosenzweig,

VOYAGE EN ALGERIE  –  12 / 20  AVRIL 2007 Journal de route

11 avril.  Journée à Nice.  La mer est là qui nous appelle. Encore une vingtaine d’heures à compter. Radio à15h : Le flash tombe. A Alger, une voiture kamikaze vient d’exploser au pied de l’ex Gouvernement Général. 27 morts et plus de 80 blessés. L’annulation du voyage paraît inévitable, mais rien ne vient. 

12 avril.  Toujours pas d’annulation. Le ciel se voile peu à peu. Les nouvelles d’Algérie ne sont pas optimistes. Double attentat au Maroc. Les passagers se rassemblent au pied du bateau. Petit groupe aux visages sans sourire. Montée à bord. Installation. L’accueil interrogé reste évasif : « il va y avoir une réunion … » 13h. Repas : l’ambiance est curieusement froide. Tous nous nous posons les mêmes questions. Nous pourrions être 240 passagers, nous sommes 112…  Réunion avec le directeur de l’agence et les responsables du bateau : Le voyage est maintenu Annulation des sorties individuelle en voiture.  L’Algérie interdit l’escale d’Alger La sécurité sera renforcée à terre. Pour certains c’est un choc total. Il y a à bord 21 Pieds-noirs de naissance (Donc au maximum une quinzaine de couples reliéscharnellement à cette terre), une vingtaine d’ex coopérants, quelques anciens « Service-en-Algérie » et le reste sont des ‘‘touristes’’ qui vont en Algérie pour la 1ère fois. Les amarres sont larguées à 14h. Nice s’éloigne, repoussée par notre sillage, et s’efface rapidement dans les brumes marines qui montent de la mer. Celle-ci se saisit de nous avec la tendre brutalité d’une mère trop oubliée : entre roulis et tangage le bal commence. Première soirée à bord, l’atmosphère n’est pas vraiment euphorique.  13 avril.  Longue journée. Le vent siffle et s’accroche. La mer tape par à-coups violents sur la coque. Entre deux bans de lourde brume s’éloignent sur notre tribord les Iles Baléares. Pas de promenades sur les extérieurs. Un bureau (des pleurs) est ouvert à l’accueil. J’entame mon marathon personnel : Je veux sortir seul avec mon épouse dans Oran. Pas question de car touristique et escorté pour nous. Mais niet ! Niet ! Toujours niet ! Ils ne peuvent nous laisser courir un tel risque. Le déclic s’opère au troisième round : C’est nous qui courrons les risques. Nous signerons chacun une lettre, explicite et détaillée, énumérant crûment les risques et les déchargeant de toutes conséquences.   Je fais n’importe quoi, je regarde partout en même temps, j’oublie les photos, je touche les lions, je raconte une ville vieille de 45 ans à un gamin de 25. Je filme n’importe quoi. On remonte l’ex-boulevard Joffre, l’ex rue de Tlemcen. Au Tir-au-Pistolet, voilà la Maison de 8 étages. Et puis le choc : l’état de délabrement des immeubles que nous longeons ! L’ex-rue Charleroi, l’épicerie de ma mère, et puis ma rue d’enfance, le jardin ! La maison où je suis né. La Maison ! Mon Dieu, dans quel état ! Il faut que je me dise que c’est normal. Notre chauffeur prend la caméra : il dit qu’il va filmer. Troisième étage, la porte s’ouvre sur des visages qui ne nous connaissent pas. Sourires, accueil plein de chaleur et d’amitié. L’entrée, les deux  pièces et la cuisine, je vais et viens, comme si j’étais encore un peu chez moi. Je tourne le bouton de la vieille sonnette, je touche les vieux carrelages, je ris, je pleure peut-être. Il me revient des souvenirs perdus : le balcon où vers 1950, ma mère élevait deux poules, l’ouverture que mon père avait percée au-dessus du débarras. Tout est là ! Tout m’attendait ! Mais tout aussi est parti avec le vent. J’entends jouer mon frère de 6 ans, ma sœur silencieuse passe vers la chambre. Ma maison est belle ; identique et différente. Nos hôtes servent le café au lait. On rit ; on parle de tout, sauf des souvenirs douloureux. Et puis on doit se quitter. On échange les adresses, les ex-rues ont maintenant des noms. On s’embrasse, on promet de revenir… Direction le cimetière. A l’entrée, un unique marchand de fleurs nous donne tout ce qu’il a contre 5 . Portail ouvert. Etat d’abandon. Désordre et débris ; c’est le jardin de la Belle au Bois Dormant après une tempête. Je marche vers la tombe de mon père sans savoir ce qui m’attend. Celle-ci est ouverte ; entrebâillée est plus juste. Les deux dalles du caveau ont été écartées d’une quinzaine de cm avec un levier. Profanation. Jetés dessus, des  blocs de pierre, des débris de n’importe quoi. J’ai la réaction du coupable qui veut dissimuler son crime : je pose appareil et caméra, et désespérément nous repoussons les lourdes plaques de marbre. On se brise les doigts aux angles vifs pour réparer l’outrage. Surgi de nulle part, un gardien pousse avec nous, arrache les herbes sauvages, dégage les pierres, les ordures, trouve de l’eau et un vieux pot de zinc. Il promet de nettoyer, il nous enverra une photo. Autour, des tombes intactes, certaines saisies par l’anonymat minéral, d’autres, de ci de là, littéralement explosées comme si un météore s’y était abattu. Tamashouët ne retourne pas à l’état de nature mais est pris dans les griffes du chaos. En France, ce spectacle serait un outrage national, un Carpentras puissance dix, le pays se voilerait la face devant la faute et sa responsabilité. Ici rien. Cela ne compte pas. Même le ciel se tait, il reste bleu ; l’air est doux. Ma voix paraît naturelle. C’est cela, la tendre indifférence du monde. Le gardien promet tout ce qu’on demande. Adieu, mon père.  Je sors de là comme anesthésié, l’horreur semble avoir glissé sur moi. Je marche ; Boulevard Front de mer ; tiens, un énorme hôtel Sheraton construit sur les falaises. Place des Victoires, le bruit, l’animation, la curiosité, Vous êtes Pieds-noirs ? Bienvenue. Vous êtes chez vous. Ou encore Il faut revenir ! Dites-le à vos amis, il faut qu’ils viennent en Algérie ! La phrase répétée me frappe : Il n’y a pas l’ombre d’un européen dans les rues. Pas un. L’Algérie, au contraire de ses voisins, orientalise son âme à défaut de sa langue d’usage. Tout ici parle de l’Occident, mais un linceul invisible enveloppe au hasard ces subtils témoignages. Ex-avenue Loubet, toujours  belle, des magasins ; ex-rue Arago, du monde, un marché, le bitume craque et se détache comme une plaque de banquise. Dans une boutique, des cartes postales, reproductions des années 1930  40.Il doit y avoir une logique.  Voici l’ex-cathédrale devenue librairie-bibliothèque ; l’autel et les sièges du chapitre sont là, intacts. Nous croisons deux jeunes mères avec leurs enfants venues là acheter des livres d’école en français. Plus loin les ex-Galeries de France, devenues Galeries algériennes : fermées depuis dix ans, comme le Prisunic. Plus un seul cinéma ; Colisée, Rialto, Century, Régent, Escurial, Vox, fermés, fermés par des grilles rouillées, et depuis longtemps sans doute.  La ville bouge, Du monde ; ouverts et actifs tous les commerces sous les Arcades.  Les cafés-terrasses du centre ont disparu, mais ailleurs existent agréablement des cafés plus petits avec quelques tables sur le trottoir. Place Karguentah, le marché style Baltard n’existe plus. A la place le chantier japonais d’un gros centre commercial.  Par contre, juste à côté la Maison de l’agriculture, ex du Colon, expose toujours son architecture de gâteau renversé dont se moquait tant CAMUS    L’après-midi, beaucoup de monde dans les rues. On déambule. Des barbus croisés nous lancent de longs regards noirs. Inconsciemment, je replace mes pas dans ceux d’un vieil adolescent qui ignorait tout encore des bouleversements qui l’attendaient. Santa-Cruz. Je guide notre chauffeur, je tiens à revoir cette route qui, partant du haut du ravin Raz-el-Aïn, traversait le quartier des Planteurs. Celui-ci s’est formidablement étendu, jusqu’au Belvédère qu’il semble avoir absorbé. C’est quelque part entre quartier pauvre et bidonville. L’atmosphère y est différente ; on nous scrute au passage. Il y règne comme une tension. Après quelques hésitations, nous touchons au but. L’Armée est omniprésente. Accueillante et pointilleuse. Contrôle des papiers. Et puis les porteurs de Kalachnikov se font guides et nous ouvrent toutes les portes ; anecdotes. Lieu désert et intact, magnifiquement entretenu, le souffle de l’esprit  plane au-dessus des millions de fantômes qui ont aimé ces lieux. C’est de là que l’on mesure véritablement l’extraordinaire expansion de la ville. Aussi loin que porte le regard, des constructions ; terminées, en train, ou parfois abandonnées. Indéniable dynamisme immobilier ; peut-être un peu désordonné aussi. La ville existe et vit, toujours à son excessive manière. Retour. Le soldat interdit la redescente par le même chemin, il faudra opérer un détour par l’ex-route des Crêtes. Les heures passent ; mon crédit d’éternité s’est épuisé. J’ai envie de supplier : ‘‘Encore une minute, Monsieur le bourreau’’. Mais personne même pour me la refuser. Alors il faut bien partir ; reprendre une nouvelle fois la route du port. Il y a dans ma vie, toujours à m’attendre, un bateau qui s’impatiente.  19h. 30. Un long cri de sirène marque notre sortie de la darse. Oran s’arrache à mes souvenirs. Il va me falloir plus d’une semaine pour réaliser ce que je viens de vivre, encaisser les chocs sans pouvoir les dominer, et affronter le réel. Cap au nord puis à l’Est. Direction Alger l’interdite. Mais on nous promet pour demain une toute petite surprise.                                                           Fin de la première partie 

14 avril – 20 heures. Cap au nord puis à l’est. Oran la Rebelle s’étire dans notre sillage. Oran ma ville s’arrache à mes souvenirs. Direction Alger l’interdite*. Mais on nous promet pour demain une toute petite surprise. Nuit sombre et houleuse.  15 avril -  06 heures. Dès l’aube, le bateau est au mouillage. Très loin des côtes ; au-delà des eaux territoriales. Le vent rabat vers nous de brusques et légers baisers de pluie. Alger la Blanche n’est plus qu’Alger la Grise, Alger l’invisible. L’enserrent des nappes de nuages bas. Au fil de la matinée et au hasard de courtes éclaircies, elle offre à nos yeux le lointain spectacle de son port, de ses boulevards, de cette langoureuse cascade de maisons qui s’écoule vers la mer. Il faut des jumelles pour fugacement distinguer la Casbah, Hussein Dey, Notre-Dame d’Afrique, les plages de Saint-Eugène, le bâtiment blessé* de notre Gouvernement Général. Est-ce la complicité du ciel ? Certains d’entre nous cachent de leurs mains maladroites des yeux trop humides. Il fait froid. 12 heures. Le bateau quitte le mouillage par machine arrière en marque d’étrange déférence. Adieu à la ville que nous ne verrons pas. Adieu à ces fantômes d’histoire que nous ne réveillerons pas ; à ces Dieux de Camus que, malgré ce faux printemps, nous ne croiserons pas dans les merveilles antiques de Tipasa ; à ce Tombeau de la Chrétienne devant lequel je ne rêverai sans doute jamais. Un défi à résoudre. Il faut cinq heures de mer pour toucher Bougie-Béjaïa. Nous en avons douze de trop…. Qu’à cela ne tienne, le bateau pique plein nord comme s’il s’agissait de rejoindre Palma. Quelques heures de cette route buissonnière, et puis re-mouillage pour une longue nuit immobile au creux d’une mer soudain paisible et qui tente d’apaiser nos intimes blessures. 16 avril – 08 heures. Après avoir lentement doublé le Cap Carbon, nous longeons cette côte que je découvre pour la première fois de ma vie : Cap Noir, Les Aiguades, Cap Bouak. C’est étrange de découvrir son pays alors que certains m’affirment qu’il ne l’est plus… Que dire sur le destin de Bougie-Béjaïa ? Pour ceux qui l’ont connue, aimée, et ne l’ont pas oubliée : Il paraît que le préfet du lieu est heureux d’annoncer que sa circonscription va atteindre son premier million d’habitants. Bien que personne ne nous en souffle mot, c’est à mon sens l’escale la plus dangereuse qui  s’ouvre aujourd’hui. A moins de 20km d’ici en effet, viennent de se terminer près de trois semaines de combats d’une violence extrême entre l’Armée et les maquis du GSPC. Dans la région d’El Kseur, le long de la vallée de la Soummam ; flancs nord et sud ; contreforts montagneux quasi inaccessibles. Troupes héliportées, artillerie lourde, encerclements et bouclages de la zone, ratissages. Il a fallu déplacer provisoirement les populations.  Les bandes de terroristes ont été éliminées. Non, je n’ai pas la fièvre : j’ai glané ces infos, mot pour mot, avant notre départ de Nice sur Internet, site  Journaux  Algérie.  Les mots sont les mêmes, les résultats peut-être aussi.   Mais tout cela se déroule t-il sur la même terre ? Rien n’est perceptible. Rapide départ en car : direction Djémila la Belle. Nous sommes solidement escortés. Véhicules, armée et police, nous précèdent et nous suivent. Leurs occupants portent gilets pare-balles et ne se décrochent  pas de leur Kalachnikov. Parfois, et quand la circulation se ralentit un peu trop, sirènes et gyrophares entrent dans la danse et dégagent instantanément la voie. Route côtière, puis plein sud vers Kerrata et ses gorges. Le bled très vite se saisit de nous. C’est beau et sauvage comme peut l’être l’Algérie ; c’est à la fois captivant, attirant et hostile, impitoyable et tendre. Pour ceux qui prirent en d’autres époques, le risque mortel de les traverser : l’ancienne route des gorges de Kerrata est désormais doublée par un axe plus large et rapide… Enfin, après de multiples détours, nous découvrons le site enfoui, en contrebas, au fond d’une cuvette minérale. L’émotion rend muet ; les mots me manquent pour dire tant de grandeur. Ecoutons plutôt Hélie de Saint-Marc en 1955 : J’ai voulu fouler ce champ de colonnes dressées. Un ancien guide m’a introduit aux mystères du lieu : Les voies principales, le marché, l’ancien forum, les vestiges du Temple, ceux de la basilique et des chapelles, les nécropoles, les fondations des thermes et du théâtre. J’ai longuement marché dans ces ruines. Le silence et l’oubli leur servaient de linceul. Il m’a semblé parcourir une ville qu’on avait assassinée. Je regardais les ruines et leur écrin de montagnes pelées. Ces colonnes me parlaient ; elles me disaient les civilisations englouties et les religions disparues, le temps qui file et ne se retourne pas, les générations qui se succèdent, les fils qui laissent s’effondrer ce que les pères ont édifié. Resterait-il un jour de notre présence en Algérie autre chose que ces ruines ? Ces mots n’ont pas vieilli. L’âme inassouvie de Djémila crie toujours dans son désert de verdure.   17 avril -   Philippeville-Skikda. Que nous ne verrons pas ou si peu, faute de temps. Le bateau fend de son étrave la toujours calme baie de Stora. En fait le cœur de la journée est consacré au site archéologique de Tiddis et surtout à la visite de Constantine. Mais il s’agit de partir le plus vite possible : en effet, la journée est consacrée dans toutes les villes du pays à une manifestation nationale contre le terrorisme. Entreprises et écoles fermées ; cars réquisitionnés. Suis-je le seul ? De curieuses et douloureuses réminiscences m’assaillent à l’écoute de ses mots. Extraordinaire Tiddis ! Assez proche de l’antique Cirta, le Castellum Tidditanorum  fut élevé sur un rocher entouré par les gorges du Rhummel. Nous accédons à ce monde du silence et de la solitude par la porte nord qui s’ouvre à nous par ses puissants piliers. La rue principale dallée nous conduit au sanctuaire de Mithra installé dans des grottes, et proche des restes d’une chapelle paléo-chrétienne. Le forum, les thermes, les citernes… Nos pas nous conduisent en un étrange pèlerinage sous  -enfin-  un soleil éclatant. Une extraordinaire végétation profite du moindre interstice entre les pierres pour exprimer le triomphe de la vie. Là aussi un silence assourdissant nous impose des commentaires presque murmurés. C’est indescriptible tellement c’est beau. La splendeur ambiante, quelque part, nous intimide. Nos mains effleurent et caressent des pierres et des inscriptions qui nous parlent d’éternité et de l’orgueil des hommes. L’esprit habite toujours ces lieux… De Constantine, je garderai un sentiment de touriste pur. Sa situation, son site grandiose, son histoire ; il n’est l’un d’entre nous qui sans même l’avoir connue, n’ait eu son esprit chargé de ces définitives et permanentes images. A défaut de connaître, nous n’aurons fait que re-connaître. Enormément de monde partout, manifestation oblige. Partout des milliers de drapeaux, et presque autant de portraits de Bouteflika. Beaucoup d’hommes en arme ; les voitures ne circulent pas. Un peu de tension dans l’air, des slogans pour célébrer l’Algérie et son chef. Comme une frustration pourtant : il y a dans tout cela une dimension spectacle. Des jeunes filles  -voilées-  descendant d’un car, nous aperçoivent. Ce sont d’abord des mains qui s’agitent, des sourires et enfin des cris de bienvenue. Sur le long chemin du retour et dans l’intimité de notre car, notre guide algérien va laisser se déverser son trop plein de critiques. Contre les gens du pouvoir qui détournent la manne pétrolière, contre cette Algérie qui selon lui compterait aujourd’hui plus de milliardaires que la France, contre la pauvreté entretenue du peuple, contre cette absence de futur qui pousse la jeunesse à fuir n’importe où, contre cette dépendance autoritaire où le peuple est maintenue, locataire de son propre pays. Cette possibilité de dire, est-cela qui sépare régime militaire et régime policier ?  Et puis, soudain devant nous, un gigantesque embouteillage. Un camion a filé tout droit dans la ravine. Des dizaines de km de véhicules bloqués dans les deux sens. Solution gyrophares et sirènes. L’ordre est compris ; instantanément, voitures et camionnettes se débrouillent pour dégager une voie pour nos cars. Le port, et puis la rupture habituelle : une fois franchie la passerelle du bateau, comme chaque soir nous retrouvons à bord, et pour quelques heures, une France artificielle, aseptisée, sans soucis et vaguement joyeuse ; à mille lieues des réalités locales  -difficiles pour eux, douloureuses pour nous-  qui sont aujourd’hui ce pays. 18 avril -   Dernier opus de ce complexe retour aux sources. Nous touchons Bône-Annaba. Pour les quelques Bônois du groupe, la ville s’est beaucoup agrandie ; la côte jusqu’au cap de Garde s’est couverte de nouvelles constructions. Au programme, Guelma, la route de Souk- Ahras, et surtout le grandiose site d’Hippone qu’habite toujours l’âme chrétienne d’Augustin le Berbère. Jusqu’au retour de Guelma, je ne serai qu’un mauvais touriste ; je regarde et ne voit guère. Malgré mon appel muet, les lieux ne me parlent point, ils ne reconnaissent pas celui qui n’eut que le temps d’un court début de vie là-bas, à 800km, loin à l’ouest. Presque timidement, nous nous contentons de faire connaissance.  Escale ensuite sur le site d’Hammam Meskoutine et sa vaste agglomération. Les Bains du Diable et leurs sources à 90° nous ouvrent leurs fumantes merveilles. Gigantesques cuves naturelles de calcaire blanc où jaillit une eau quasi bouillonnante et dans laquelle il ne s’agit pas de laisser traîner un doigt. Il y a du monde ; mais nuls touristes excepté notre groupe. Au contraire du Maroc et de la Tunisie, nous n’aurons jamais été assaillis par ces nuées de vendeurs de tout et de rien. Partout des échoppes de boissons et de fruits, mais pas de souvenirs à emporter au fond de nos valises. Une étrange atmosphère enveloppe ce lieu. Tous les passés et le présent y semblent indissolublement entremêlés. Hammam Meskoutine paraît vivre en dehors de tout, égarée sur une branche oubliée du Temps. En quelle année sommes-nous soudain ? Notre groupe est le centre de l’intérêt général. On nous sourit, on nous interpelle, on nous reconnaît. On nous observe avec une curiosité non feinte, et comme partout, on nous répète à l’infini qu’il faut revenir et qu’il n’y a plus de danger. Le grandiose est pour la fin. Hippone. Hippone, et l’ombre toujours portante de ce Père de l’Eglise. Rêve vite évanoui d’une Afrique chrétienne. Peuple berbère au destin brisé depuis quinze siècles. Saint-Augustin dresse toujours une main qui nous appelle au pied de sa cathédrale désertée.  ‘‘Il savait enflammer les foules lorsqu’il devait prêcher sur la grande allée centrale. Il pouvait combattre les hérésies ; rameuter les enfants perdus des schismes, baptiser et polémiquer dans le même souffle. La ville était à sa mesure [H. de Saint-Marc]. Le lieu est militairement gardé, et occupé par une petite équipe de religieux de nationalité algérienne et apparemment originaires du Levant. Accueil chaleureux. Nous sommes les bienvenus ; avec nous, attend pour une visite guidée un groupe de jeunes étudiantes algériennes  -voilées-  rieuses, particulièrement amicales à notre égard, et qui nous demanderons de les photographier et de les filmer. Le temps nous a fait grâce de quelques heures. Promenade  -presque- libre et non prévue sur le cours Bertagna. C’est Oran sans l’Espagne, avec en échange une petite touche vaguement italienne. On me dit que le centre-ville a trop vite vieilli, que, et que, et que, mais je ne vois rien ; je réveille un esprit et le respire jusqu’à m’en enivrer. Le groupe soudain me paraît trop lourd ; trop prégnant. Avec mon épouse, nous obliquons et traversons jusqu’à nous retrouver seuls, pris dans la foule algérienne qui déambule. Nous irons ainsi jusqu’au bout du temps. Au hasard des arcades, soudain une librairie toute de langue française. Nous y retrouvons bien exposés, au milieu de nos principales œuvres de grande littérature, de celles de Camus, et des textes plus incertains de Henri Alleg, la quasi totalité de la collection Gandini consacrée à nos villes d’avant 62. Quelle est la logique de tout cela ? Où commence et finit le royaume de l’absurde ? 

La question ne va cesser de m’obséder. Il nous faut dire adieu à cette terre qui ne peut se passer du drame pour vivre. Le bateau nous reprend, et cette fois pour de bon. La nuit tombe tandis que s’éloignent ces côtes qui devaient être mon destin d’homme. Cap plein nord, et cette fois jusqu’au bout…Aurai-je le détachement suffisant pour assister aux habituelles et nocturnes festivités du bord ? La France est juste de l’autre côté de l’horizon.

*Une voiture piégée avait explosé au pied de l’ex GG quatre jours auparavant, faisant 27 morts et 80 blessés. En conséquence, les autorités algériennes ont interdit l’escale du bateau dans la capitale.                                                                              Gérard  ROSENZWEIG 

3 Réponses à “RETOUR A LA BIEN-AIMEE”

  1. Tu as raison en tout point et je pense comme toi.
    Aucune envie de voir cette dégradation d’un univers que nous avons connu paisible et joyeux.
    Mais certains ont besoin de faire leur deuil de cette période. Cela explique ces retours au pays.
    Pour moi, tout cela est très loin, une page tournée parmi bien d’autres vécues depuis.
    Mais le texte de Gérard méritait d’être présenté ici et je l’ai fait avec beaucoup de plaisir, en hommage à son talent de narrateur.

    Dernière publication sur ECOLE NORMALE DE FILLES D'ORAN VOLET 1 : article supprimé

  2. nancy chartreux dit :

    je suis d’accord en partie avec vous,l’algérie ne pourra plus être pareille pour tous les pieds noirs. je visite régulièrement le site de philippeville et croyez moi j’aurai envie d’y retourner, non pas pour pleurer, mais revoir comme un pays que l’on visite et que l’on ne connait pas.
    bien à vous

  3. Bien sûr, pourquoi pas? Mais en ce qui me concerne, le monde est vaste et je n’en connais qu’une infime partie. Ma « bucket list » est longue. Je préfère donc aller ailleurs.
    L’Algérie n’a été présente que dans un tiers de ma vie à ce jour.
    Merci en tout cas de votre intervention et au plaisir de vous lire encore.

    Dernière publication sur ECOLE NORMALE DE FILLES D'ORAN VOLET 1 : article supprimé

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